COMPLEXE D'ENSEIGNEMENT AGRICOLE DE QUETIGNY

Texte de l'allocution prononcée par M. PISANI

Ministre de l'Agriculture, à l'occasion de la pose de la première pierre du complexe agricole de QUETIGNY DIJON, le vendredi 29 octobre 1965.

 

 

Un grand nombre de pensées m'assaillent à cet instant, car l'évènement que nous célébrons n'est pas banal. La première des idées, on me permettra de le dire en souriant, avec peut-être quelque perfidie, c'est qu'il arrive qu'un Ministre tienne ses promesses. C'est pur hasard et QUETIGNY en a été l'heureux bénéficiaire. Mais que l'on me permette d'évoquer ces réunions qui ont eu lieu il y a quelques années où au gré d'une conversation, est née l'idée de concentrer sur DIJON un ensemble agronomique important. Pourquoi DIJON ? Pourquoi concentration ? DIJON, parce que c'est le chef-lieu de cette région carrefour qu'est la Bourgogne. Il y a peu de régions en France qui aient autant de faces différentes et complémentaires, peu de régions qui représentent la France agronomique dans sa diversité avec autant de perfection. Pourquoi concentration, parce qu'il est apparu qu'à un certain niveau, l'implantation en pleine campagne dans le désert ou au contraire la répartition disséminée sur l'ensemble du territoire n'était pas favorable au développement intellectuel. Il est apparu qu'à un certain niveau de préoccupations, de recherches ou d'études, la concentration, les échanges, sont à la fois source d'économie et source d'enrichissement. C'est donc une contribution importante que mon département ministériel apporte à l'entreprise et il s'en réjouit.

En quoi consiste cette contribution ? Dans un développement substanciel de l'Institut National de la Recherche Agronomique qui s'inscrit dans le plan de décentralisation de l'I.N.R.A., dans la création de cette Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie pour la formation des ingénieurs professeurs dont nous avons désormais besoin, dans la création, à côté de cette école, de ce Centre de Recherches Pédagogiques Rurales sur lequel nous fondons beaucoup d'espoirs car il n'est pas certain que notre système pédagogique ait mesuré toute l'adaptation qu'il convient de rechercher à nos principes pédagogiques lorsque nous abordons les milieux ruraux. Création aussi d'une Ecole des Ingénieurs des Travaux Agricoles, destinée tout à la fois à former des collaborateurs, des agronomes et les professeurs de nos collèges et, enfin, la création d'un lycée qui comptera 400 à 420 élèves.


L'un des problèmes qui a été posé, l'un des problèmes par lesquels j'ai abordé avec M. REMOND l'aménagement de sa commune, a été celui du logement de tous les cadres qui seraient ainsi implantés dans la région de DIJON QUETIGNY. J'ai posé comme principe fondamental le fait que nous n'avons pas le droit de concentrer en un même endroit le logement d'hommes qui travaillent dans un même lieu et dans une même entreprise, car il y a atteinte, sinon juridique, du moins fondamentale, à la liberté. Il y a véritablement emprisonnement des êtres lorsqu'ils sont condamnés à vivre avec ceux avec lesquels ils travaillent. C'est pourquoi, recherchant la dissémination, l'infusion de ces cadres et de ces professeurs dans l'ensemble du corps citadin, j'ai demandé que les appartements fussent repartis. L'accueil réservé à ma demande fut chaleureux, aucun problème ne se posant. J'ajoute que cette volonté de répartir les cadres sur le territoire de la cité a un autre objet : si tous les cadres se retrouvent en un même lieu et si, en un autre lieu lointain, se retrouvent les travailleurs d'un rang plus modeste, comment voulez-vous que cette ségrégation puisse favoriser le progrès de tous et l'amalgame de toute une cité, qui n'est vraiment elle même que lorsqu'elle est fondée sur l'amitié réciproque et d'abord sur la connaissance réciproque ?


C'est donc avec une très grande joie que mon département ministériel a participé à la naissance de cet ensemble comme il a participé à l'épanouissement du centre universitaire de DIJON et de la ville de DIJON elle-même.

Mais d'autres idées m'assaillent et la première de toutes c'est la préoccupation, l'image que j'essaie de me faire de cette extraordinaire aventure humaine et intellectuelle que constitue pour une petite commune rurale, cet effort, cet élan vers une restructuration, vers un épanouissement, vers une urbanisation. Ici, loin de se nier, la ville et la campagne se rejoignent. Loin de se combattre, l'urbaniste et l'agronome se rejoignent, car retenez comme un élément exceptionnel et exceptionnellement favorable le fait que, sur cette même commune de QUETIGNY coexistent en même temps la recherche d'une cité nouvelle et l'aménagement d'une agriculture nouvelle.

L'on n'a pas nié l'agriculture pour construire la cité, mais l'on a fait profiter l'agriculture à l'aventure citadine pour lui donner une nouvelle structure, une nouvelle assise et un sort meilleur. Ceci est un évènement, car peut-être jamais encore, dans l'histoire de ce pays, une telle idée n'avait présidé à la recherche de l'équilibre.

Aventure aussi que celle de l'homme qui préside à tout cela. Je veux parler de M. REMOND, militant syndicaliste animé, agriculteur actif, devenu maire en quelque sorte par ambition de génération, et non par ambition personnelle ; le voilà devenu urbaniste en chef, aventure intellectuelle considérable et aventure sociale à certains égards redoutable. Il l'a dit tout à l'heure sans amertume, avec une pointe d'ironie pour lui-même et pour les autres, qui le qualifiaient, eux au passé et lui au présent, de leader professionnel. Que de méchants discours n'avez vous pas dû entendre dans le secret de vos conversations, entre vous Messieurs les Agriculteurs, à propos de cet homme qui vous trahissait, que de jalousies n'ont-elles pas dû s'exprimer dans ce pays de France où la jalousie à l'égard de ceux qui quittent leur berceau est tellement répandue et pourtant, croyez-vous, Paysans de France, qu'il est une fois pour toutes écrit que ce sera sans vous et contre vous que se fera l'évolution de la nation, que ce sera sans vous et contre vous, sans la participation de vos élites, que se fera l'urbanisation, cette urbanisation que vous pouvez refuser mais qui se fera pourtant, que vous le vouliez ou non. Et c'est miracle, miracle heureux, que ce soit l'un d'entre vous, toujours pénétré de vos problèmes, toujours pénétré de votre esprit, toujours pénétré de vos besoins, qui devienne celui qui rythme la croissance de la cité afin que la cité ne vous soit pas contraire, mais vous soit, au contraire, bénéfique et accueillante.

Je voudrais enfin indiquer que cet effort s'inscrit parfaitement, s'inscrit totalement, dans la vision que nous avons progressivement acquise des problèmes ruraux dans leur ensemble. Quelques chiffres méritent d'être médités. La population rurale française n'a pas cessé de diminuer. Nous sommes arrivés à la conviction qu'elle ne diminuera plus guère dans l'avenir, qu'elle se situera aux environs de 18 millions pour une population nationale globale qui continuera de s'accroître. Mais, dans cette population rurale, le nombre d'agriculteurs qui aujourd'hui est majoritaire deviendra progressivement minoritaire et l'agriculteur sera minoritaire chez lui, et ceci posera à l'équilibre même des régions rurales des problèmes extrêmement importants ; et de tous les problèmes, le plus important est celui de la localisation de cette population rurale.

Lorsque le rural était agriculteur, il était attaché à sa terre, il était lié à sa maison de ferme. Lorsque le rural sera à deux sur trois artisan, commerçant, professeur, spécialiste fonctionnaire de la mutualité et du crédit, agent de coopérative, il ne sera plus lié a sa ferme et il aura tendance à se regrouper dans des villages-centres, qui seront à la vie rurale ce que la Capitale est à la vie nationale, c'est-à-dire un lieu où l'on se rencontre, un lieu où l'on sort de son isolement pour venir au devant des manifestations de la civilisation moderne, et ainsi, peu à peu, sur le territoire nous allons voir apparaître tout un réseau de petites métropoles rurales qui sont la condition même de l'accès du monde agricole à certains aspects de la civilisation moderne. N'oublions jamais dans nos analyses que l'agriculteur est de tous les hommes modernes le seul que le travail isole de ses semblables, le seul qui travaille seul et qui aspire, en dehors de ses heures de travail, à trouver des occasions, à trouver des nécessités de rencontrer ses semblables, à trouver des nécessités de rencontrer des hommes qui ne travaillent pas dans les mêmes conditions que lui, car, désormais, la confrontation, la rencontre et l'échange sont la condition de l'enrichissement.

Voilà les quelques idées qui m'assaillent ce matin et, croyez moi, lorsque je dis qu'elles m'assaillent, je dis le vrai, car j'éprouve ce matin un très grand trouble, trouble favorable, trouble sympathique, auquel participe l'amitié que j'ai pour M. REMOND et pour M. CHAPEL, les acteurs de cette aventure. La joie que j'éprouve à être moi-même l'un des acteurs, par les créations que ma maison est en train de promouvoir ici, se double du sentiment qu'ici se passe une aventure dont bientôt peut-être, dont bientôt sans doute, dont bientôt nécessairement, il faudra reproduire l'image partout en France.